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    Chronique «Aux petits soins»

    «Vieillir enfermés», un documentaire poignant

    Par Eric Favereau
    L'Ehpad Furtado-Heine, dans le XIVe arrondissement de Paris, a subi avec une extrême violence le début de l'épidémie de Covid-19.
    L'Ehpad Furtado-Heine, dans le XIVe arrondissement de Paris, a subi avec une extrême violence le début de l'épidémie de Covid-19. Photo Camera Lucida

    Dans un film d'une grande justesse, diffusé mercredi soir, Arte plonge dans la vie d'un Ehpad parisien lors du premier confinement, entre des résidents enfermés, un manque de moyens criant et un personnel qui fait de son mieux.

    Vieillir enfermé dans sa chambre, et cela en dehors de toute légalité. Vieillir sans autre espoir que d’attendre, un jour puis un autre. Vieillir entouré par des gens de bonne volonté, certes dépassés mais qui font au mieux. Et au final cette question : comment a-t-on pu en arriver là ?

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    C’est un documentaire important, intitulé «Vieillir enfermés», qu’Arte diffuse ce 3 février, sur la vie d’un Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) pendant le premier confinement. Dès la mi-mars et pendant trois mois, le réalisateur Eric Guéret a filmé le quotidien du personnel et des résidents de cet Ehpad de la ville de Paris, dans le XIVarrondissement. Et il en ressort un documentaire d’une grande justesse et d’une infinie tristesse, car on y retrouve les trois points noirs de ce qui s’est déroulé dans les Ehpad au printemps 2020.

    «J’étouffe…»

    Ils ou elles ont donc été enfermés. Images rares, images si lourdes. «Ah moi, j’étouffe», lâche madame J., dans les premières scènes du documentaire. Elle semble toute gentille, sur sa chaise roulante dans le couloir. La directrice de l’Ehpad vient de la prévenir que, étant positive au Covid, elle doit rester dans sa chambre, porte fermée. «J’étouffe, je ne peux pas, je laisse la porte ouverte au moins. Autrement je rentre chez moi», tente-t-elle de convaincre.

    Mais rien n’y fait. «Vous êtes capable d’y arriver», insiste la directrice. «Mais je ne respire plus…» Puis c’est au tour d’une autre : «Mais vous me mettez sous clé. J’ai peur, moi, quand la porte est fermée.» Mais cette dernière se referme tout de même, là aussi. Un peu plus tard, c’est une aide-soignante qui débarque dans une chambre. «C’est vous qui avez sonné ?» «Oui c’est moi, j’ai peur d’être toute seule, j’ai eu peur», balbutie la résidente. Quelques instants après, elle remercie tout doucement : «Oh oui, c’est mieux, je respire», murmure-t-elle en pleurant.

    Autant de scènes ahurissantes. Comment tout cela a-t-il été possible ? Un enfermement, faut-il le rappeler, reposant sur des raisonnements épidémiologiques absurdes et inexacts. Comment cela a-t-il été possible sans la moindre réaction pendant plusieurs semaines du corps médical, du Conseil scientifique, du Comité national d’éthique, tous trouvant cela «nécessaire» ? Il y a bien eu l’essai d’un texte du DVéronique Fournier, alors présidente du Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie pour s’en offusquer, mais tout le milieu a refusé de le signer, selon le principe qu’il n’y avait pas le choix de confiner.

    Héros anonymes

    La vie a dû continuer. Seuls les résidents s’en sont offusqués, familles comme personnels se pliant à cette règle sans révolte. «C’était de la désespérance, bien plus que de la colère», nous explique Eric Guéret. Pour faire face à ce désespoir glaçant, on voit un personnel soignant, absolument magnifique, qui se démène. Infirmières comme aides-soignantes viennent, «quoi qu’il leur en coûte».

    Au début de cette première vague, près de la moitié des postes du personnel ne sont pourtant pas pourvus, entre ceux laissés vacants et les soignants qui sont tombés malades. «Quatre décès de résidents en quatre jours», lâche une aide soignante. Une cadre : «Il faut continuer, on ne peut plus se permettre de s’arrêter sur une tristesse.» Une infirmière ajoute : «Je n’en dors plus la nuit. Il y a une femme qui est décédée, pas du Covid, sûrement de solitude. J’avais l’impression que je ne ressentais plus rien.»

    Et pourtant elles viennent, elles sont là, tous les jours. «On ne peut pas laisser nos collègues seuls. On n’avait pas de masque, il ne fallait pas mettre de masques, on nous disait que c’était ridicule. Et on est toutes tombées malades. Cela a été trois semaines assez terribles, on courait partout. Cela commence à fatiguer», raconte une autre. Elles font du mieux qu’elles peuvent.

    Là, on est un dimanche du mois de mars : «On est épuisées, on n’est que 3 pour 120 résidents, il n’y aura personne pour faire les toilettes», lâche une aide-soignante. Une autre témoigne : «Elle était bien cette résidente. Son mari venait de mourir, son état s’est vite dégradé. Elle était très croyante, cela m’a marquée, on a récité alors les prières ensemble, les enfants étaient contents. Et le même jour, elle est décédée.» Puis : «Devant la mort on est toujours mal, quelle que soit la personne, même si elle est très âgée… Vous savez, ils ont peur. Ils vous disent tous : "Reste avec moi…"»

    Si peu de moyens…

    Ce sont eux, ou plutôt elles, les véritables héroïnes de cette première vague, loin des projecteurs. Courant d’un couloir à un autre, elles ont tenté tant bien que mal de faire leur travail. Comme cette kiné qui caresse longuement les pieds d’une vieille dame. «On nous dit que l’on coûte trop cher. Avant, nous étions six kinés, maintenant plus que deux.»

    C’est là qu’on touche au troisième point noir que souligne ce documentaire : l’ahurissant manque de moyens qui plombe ces structures depuis des années, situation bien sûr aggravée par la crise du Covid. A l’image de cette infirmière qui fait le planning. Ce matin-là, le constat est terrible : «Les intérimaires ? Ils ne sont pas venus. Cinq devaient arriver ce matin, une seule est venue, comment fait-on ?»

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    Un autre jour, coup de téléphone avec la boîte d’intérim. «On a commandé une infirmière, elle n’est pas là. Elle a peur, moi je suis toute seule pour six étages.» Et pourtant, cela doit tourner. Jour après jour, elles ou ils ont tenu. Une infirmière : «On le sait, il faudrait du personnel, s’asseoir près d’une résidente pendant quinze minutes, mais nous n’avons pas le temps.»

    Le temps ? Les résidents en ont tous à revendre, eux. Cette femme, dans sa chambre, raconte ainsi sa journée : «Je me lève comme tout le monde, j’attends le petit-déjeuner. Et puis j’attends.» Silence. «J’attends, j’attends ceux qui doivent passer. Le seul projet que l’on a, c’est d’attendre. Tous les soirs, je fais ma prière, je demande qu’il me rappelle, et il me répond : reste sur Terre. Alors j’attends…»

    Eric Favereau
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